Nous échangeâmes quelques banalités de circonstance pendant encore quelques minutes. Je me gardais bien de lui avouer que je la connaissais et l'admirais depuis ses débuts. Nous discutions comme deux parfaits étrangers qui cherchent à en apprendre un peu sur l'autre. Au fond de moi-même, je me plaisais à croire que je lui plaisais un peu. Elle me dit qu'elle adorait le jazz, plutôt un jazz joyeux et harmonieux, et les chanteuses. Puis je dû rejoindre la scène et reprendre le concert pour la dernière partie. Elle m'encouragea, avec son superbe sourire, en me souhaitant de bien jouer. Dès que je pris ma guitare, je me rendis compte que nous n'avions rien convenu après ce trop court instant, et je me mis à redouter qu'elle s'en aille avant la fin, que je ne puisse pas la retrouver, qu'elle s'en aille à tout jamais. Je jouais donc avec un fond d'appréhension, quelque peu déconcentré par cette apparition inattendue et divinement déstabilisante.

Je crois que je n'ai jamais joué avec autant de hâte mêlée à autant de joie de jouer une musique pour quelqu'un de précis dans le public. Les morceaux s'enchainaient et je n'avais qu'une idée en tête : achever ce concert et reprendre ma conversation avec elle. J'étais aussi particulièrement intimidé en songeant qu'en plus de m'écouter, elle était peut-être en train de me scruter. Elle était venue me parler. Peut-être ne me quittait-elle pas des yeux une seule seconde ? Cette hypothèse me terrifiait tout autant qu'elle me galvanisait. Mais finalement, quoi de plus naturel lors d'une rencontre que de pouvoir un peu rééquilibrer les choses : j'avais vu sans doute tous ses films, et elle avait l'occasion de voir le peu de choses que je sais faire en ce monde.

Vint enfin le moment de conclure le concert, lors du rappel, avec une de mes compositions, où j'avais une large plage solo finale. Je me lâchais et donnais le meilleur de moi-même, en ayant l'impression de lui faire l'offrande de cet instant musical. J'étais dans une sorte de transe, où mon humeur flattée, mon cerveau à l'écoute et mon corps focalisé sur l'instrument me transportaient dans un autre monde, un moment hors du temps, que je lui dédiais, sans qu'elle le sache. Mais peut-être s'en doutait-elle de son côté. Bref, malgré la passion que je mettais dans l'interprétation de ce dernier titre, je n'étais définitivement plus dans le concert depuis sa reprise, mais bel et bien dans un rêve où trônait la figure de cette femme irréelle et sublime que j'admirais depuis des années, et qui venait de faire un pas vers moi.

Je descendais de scène et me mis à ranger mon matériel. Je pus enfin jeter de brefs coups d'oeil discrets dans la salle et constater qu'elle était toujours là, assise à une table avec quelques amis. Je ne savais pas si je devais aller les voir ou non, et ma timidité me porta plutôt à n'en rien faire. Quelques personnes venaient me féliciter pour le concert. Quelques amis, mais aussi des inconnus. L'un d'eux, avec qui je discutais un peu seul à seul, me glissa soudain : « Bérénice serait très heureuse que tu viennes à sa table ». Je compris aussitôt la démarche : elle avait envoyé un messager pour me signifier que je ne lui déplaisais pas totalement. Il n'en fallait pas davantage pour me motiver. Je pris mon verre et l'accompagnait vers leur groupe d'amis. Mon petit coeur avait cent fois plus le trac que lorsque je jouais ma musique : j'allais, avec un peu de chance, découvrir un bonheur inattendu...